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Fake news, deepfakes et esprit critique : un jeu gratuit pour s'entraîner cet été (au bureau comme à la maison)

  • 16 juil.
  • 7 min de lecture

En juillet 2024, des cadres de Ferrari reçoivent des messages WhatsApp de leur directeur général, Benedetto Vigna : une opération de rachat confidentielle, il faut se tenir prêt. La photo de profil est la bonne. Puis vient une conversation vocale : la voix est la bonne, l'accent du nord de l'Italie aussi. Seulement un des cadres tique sur des sonorités métalliques et un rythme d'élocution inhabituel. Il décide alors de poser une question à laquelle seul le vrai DG peut répondre : quel était le titre du livre que vous m'avez recommandé récemment ? Aucune réponse, l'échange s'interrompt, et la fraude est évitée.


Aucun logiciel de détection dans cette histoire, pas de cellule cyber, mais juste un réflexe : une question pour vérifier, posée au bon moment. L'esprit critique est en train de devenir une compétence professionnelle comme une autre. Et grâce à un collectif dont nous apprécions beaucoup le travail, il existe depuis peu un moyen gratuit, et plutôt amusant, de l'entraîner — en équipe ou en famille.


Les chiffres, d'abord


Le Global Risks Report 2026 du World Economic Forum (WEF), qui compile les perceptions de plus de 1 300 experts mondiaux, place la mésinformation et la désinformation au 2ᵉ rang des risques mondiaux les plus sévères à deux ans, juste derrière la confrontation géoéconomique. Elle figure parmi les tout premiers risques du classement depuis trois éditions consécutives.


Deux chiffres à retenir si vous portez la RSE :

Dans l'enquête quand les participants se projettent à dix ans, la désinformation reste 4ᵉ — l'un des rares risques jugés sévères sur les deux horizons de temps (2 ans et 10 ans).

Et à deux ans, les risques environnementaux reculent : la météo extrême passe du 2ᵉ au 4ᵉ rang, la pollution du 6ᵉ au 9ᵉ, et leur score de sévérité baisse aussi dans l'absolu, pas seulement en position relative.

Autrement dit : la menace climatique suit son cours pendant que l'attention qu'on lui accorde décroche. Saadia Zahidi, Managing Director au World Economic Forum, le disait à CNBC le jour de la publication du rapport — "le risque est toujours là, c'est notre capacité collective et notre disponibilité mentale (...) à le traiter qui se réduisent".


Le rapport insiste sur le lien entre les deux. La désinformation occupe une place à part dans le classement : elle aggrave tous les autres risques. Elle érode la confiance, alimente la polarisation, ralentit les réponses aux crises — climatiques comprises. Quand une entreprise passe six mois à défendre un chiffre carbone attaqué sur les réseaux, ce sont six mois qu'elle ne passe pas à réduire ses émissions.

(Nous avions détaillé les autres enseignements de ce rapport WEF ici : Ce que le rapport sur les risques mondiaux 2026 dit aux dirigeants d'entreprise.)



Du WEF à nos bureaux ...


Le cas Ferrari s'est bien terminé. Celui d'Arup, moins.


Début 2024, un collaborateur du bureau hongkongais de ce groupe d'ingénierie britannique reçoit un e-mail présenté comme venant du directeur financier, basé au Royaume-Uni, au sujet d'une transaction confidentielle. Il flaire l'hameçonnage — le bon réflexe, celui que toutes les formations martèlent. Pour lever le doute, il rejoint une visioconférence. Il y voit et entend son directeur financier et plusieurs collègues qu'il reconnaît. Ses soupçons tombent. Il exécute quinze virements vers cinq comptes hongkongais : 200 millions de dollars hongkongais, soit environ 25,6 millions de dollars. Aucune des personnes présentes à l'appel n'était réelle. La fraude n'a été découverte que lorsqu'il a recontacté le siège.


Le plus troublant dans cette affaire : la victime avait raison au départ. C'est la vérification elle-même qui l'a désarmé, parce que voir et entendre ses collègues valait preuve. Arup a confirmé à CNN que de fausses voix et de fausses images avaient été utilisées, en précisant qu'aucun système interne n'avait été compromis. Il n'y a pas eu de piratage dans cette affaire, seulement une réunion crédible.


Deux éléments qui concernent aussi les PME, et pas seulement les multinationales citées en exemple :

  • D'après la police de Hong Kong, les faux dirigeants ont été fabriqués à partir de vidéos et d'enregistrements audio existants, récupérés sur des conférences en ligne et des réunions d'entreprise. Rien d'exotique : votre voix et votre visage sont probablement déjà en libre accès dans une interview, un webinaire ou une vidéo institutionnelle.


  • En France, la fraude au virement fait son entrée dans le trio de tête des menaces visant les entreprises et associations, avec 13,5 % des demandes d'assistance et un volume en hausse de 93 % en un an. Sur la même période, le nombre d'entreprises assistées progresse de 73 %, et il s'agit principalement de TPE et de PME. (Cybermalveillance.gouv.fr, rapport d'activité 2025 — ces chiffres mesurent les demandes d'assistance reçues, pas le nombre total de fraudes commises.)



Et côté RSE, la mécanique est exactement la même, mais avec d'autres conséquences - un chiffre d'empreinte carbone fourni par un fournisseur et repris sans vérification dans votre rapport. Une étude "scientifique" brandie en CODIR pour justifier un projet, publiée par un institut dont personne n'a regardé le financement. Une accusation à votre encontre de greenwashing appuyée sur une donnée sortie de son contexte, qui met trois jours à faire le tour de LinkedIn et six mois à s'effacer.

D'ailleurs, la CSRD ne demande rien d'autre qu'un fact-checking institutionnalisé : chaque donnée sourcée, traçable, opposable. Les questions qu'un auditeur posera ressemblent beaucoup à celles qu'un fact-checkeur se pose.


Le jeu : Le Mystère de la Fleur de Verre


Depuis décembre 2020, le collectif C'est vrai ça ? traque les fausses informations qui circulent sur LinkedIn. Une association d'une trentaine de bénévoles issus d'horizons professionnels variés — industrie, informatique, ingénierie, rédaction scientifique, journalisme — fondée par Sylvain Tillon (entrepreneur) et Guy Nagel (avocat pénaliste), aujourd'hui coprésidée par Sylvain et Véronique.


Leur méthode est publique, et c'est tout l'intérêt : un post signalé par la communauté (ils ne choisissent jamais leurs sujets eux-mêmes, question de neutralité), des recherches croisées sur des sources fiables, un fact-check de 1 250 caractères maximum, une relecture critique par un bénévole plus expérimenté, puis publication en commentaire avec toutes les sources. Environ 4 000 débunks au compteur, d'après le collectif.


Leur objectif affiché : développer l'esprit critique, tout en s'amusant. D'où l'idée d'aller plus loin que le débunk au cas par cas, et de transmettre la méthode.

C'est ainsi qu'est né Le Mystère de la Fleur de Verre, un jeu d'enquête en ligne co-construit avec Sydo, agence spécialisée en pédagogie, et financé par une campagne de dons sur Ulule.


Le pitch : vous incarnez un détective privé chargé de retrouver le Docteur Leïla Verdier, botaniste de renom disparue après avoir enquêté sur une fleur aux prétendus pouvoirs miraculeux — guérison du cerveau, purification de l'air, alignement des chakras, rien que ça. Les publications virales s'enchaînent. À vous de démêler le vrai du faux, en explorant des décors et en manipulant les vrais outils du métier : recherche inversée d'images, détection de contenus générés par IA, croisement de sources, analyse de méta-données des images ...


Ce sont donc des outils réels et gratuits (TinEye, Google Lens, Hive AI, metadata2go), que vous utilisez pendant le jeu, et que vous pouvez ressortir le lendemain au bureau.

=> Un exemple avec Hive que nous ne connaissions pas de notre côté :



Ce que le collectif annonce, avant de se lancer dans le jeu :

  • Gratuit, sans publicité, sans création de compte.

  • Comptez 1 h à 2 h. Les auteurs préviennent eux-mêmes que ce n'est pas un jeu facile. (Et nous sommes d'accord, nous étions plutôt contents d'avoir des indices sous la main pour avancer!)

  • Conçu pour jouer à plusieurs. Et c'est là que c'est d'autant plus intéressant : les désaccords sur "est-ce que cette photo est vraie ?" valent tous les modules d'e-learning ;-)




Exemples d'usages possibles du jeu

1. Avec les équipes exposées à la fraude. Direction, comptabilité, finance, achats, assistanat de direction... Le jeu peut servir d'introduction à deux mesures concrètes : la validation par deux canaux différents au-delà d'un seuil de virement défini, et une question de contrôle convenue à l'avance, du type de celle de Ferrari, puisqu'a priori aucun deepfake ne connaît le titre du livre que vous avez prêté à votre DAF.

2. En famille, en vacances, ou quand il pleuvra enfin. C'est l'usage prévu par ses concepteurs : ados, grands-parents, tout le monde autour d'un écran. Après une heure de jeu, « et si on vérifiait ensemble ? » devient une phrase qu'on entend plus souvent en soirée.


Pour aller plus loin


Du côté de 'C'est vrai ça?':


Et sinon:


Merci à Sylvain Tillon, Guy Nagel et à toute l'équipe bénévole de C'est vrai ça ?, ainsi qu'à Sydo pour la co-construction du jeu — un travail d'intérêt général et mis à disposition gratuitement.

 
 
 

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